A bon chat, bon rat : les autorités et le peuple se connaissent en Haïti.

A pareille époque, un an avant la tenue des élections présidentielles de 2010, le président Préval connaissait déjà celui qui allait lui succéder. Il n’avait aucun doute là-dessus. L’opposition avait déjà vendu la mèche. L’unité autour du projet du parti de ‘’l’INITE’’ faisait l’unanimité. Et tous s’y embarquent aveuglement. Ce regroupement spectaculaire de diverses tendances politiques reste non seulement un succès politique vu du contexte post cataclysme du 12 janvier 2010 mais aussi un acte convaincant qui fait rêver le pouvoir de toutes les couleurs. Tout comme les thuriféraires conservatistes du pouvoir, les opportunistes traditionnels de la classe politique croyaient que tout allait réaliser comme prévu, connaissant le Président d’alors, un orfèvre en matière de manipulation politique, doté d’un palmarès bien garni dont un homme politique du passé n’ avait.

Pour dire vrai, un président a le droit le plus entier, dans un système démocratique, de soutenir un candidat dans le cadre du respect de la loi. L’obligation d’organiser des élections par un Président en fonction relève, tout simplement, d’une exigence constitutionnelle qui est parfaitement en totale conformité à l’exercice démocratique prévoyant l’alternance du pouvoir politique. C’est la seule voie que trace la constitution haïtienne de 1987 pour que le président assure sa succession et renouvellement du personnel politique. Mais les manœuvres politiques suspectes constatées dans le cadre de la mise en place de l’appareillage électoral laissaient planer d’énormes doutes. Cela ne laissait aucun doute qu’une préparation à la mainmise sur les élections présidentielles était le scenario le plus probable auquel le pays devrait faire face au lendemain du résultat des élections. A la veille du coup d’envoi des élections, les tenants du pouvoir d’alors avaient déjà crié victoire mais le résultat desdites élections faisait basculer le pays dans une nouvelle crise politique. Les différentes rues de la capitale et les principales routes menant dans les différents départements du pays étaient bloquées. Le peuple contestait les résultats des élections et les manifestations répandaient comme une traînée de poudre à travers le pays. Une crise politique qui aurait pu être évitée si le gouvernement avait choisi de sacrifier ses ambitions politiques au profit de l’intérêt national. En agissant de la sorte, le président a donc failli à son obligation d’assurer le renouvellement du personnel politique suivant le schéma tracé par la constitution haïtienne en vigueur. Au lieu d’assurer le renouvellement de l’appareil politique dans la droite ligne tracée par la constitution haïtienne et selon les principes de la démocratie représentative, les dirigeants d’alors avaient choisi délibérément de renouer le pays avec le pattern traditionnel de la dynastie d’antan.

Malheureusement, presque cinq après, rien n’a changé dans le pays. Les mêmes décors politiques de 2010 se préfigurent. Face à une telle réalité, on ne peut rien espérer sinon une aggravation à la crise politique actuelle. Les mêmes causes vont produire les mêmes effets. N’est il pas trop tard pour anticiper ? Malheureusement non. D’un cote, le pouvoir joue sur le temps en vue de réunir toutes les ressources matérielles nécessaires pour faire mainmise sur les élections. Et de l’autre coté, l’opposition se serre les rangs, occupe le macadam et attend le moment fatidique pour faire plier le pouvoir.

Tout le monde sait quand ce cadre figure se présente, c’est le pays qui en fait toujours les frais. Le ralentissement de la vie économique, l’affrontement des forces politiques aboutissant à de violentes manifestations quotidiennes, les actes d’insécurités qui endeuillent la population haïtienne, sont, entre autres, les conséquences de l’instabilité politique qui persiste dans le pays depuis le départ de Baby Doc le 7 février 1986.
Une réalité qui parait, après maintes réflexions, inévitable puisque rien ne pourra stopper ce pouvoir dans sa poursuite folle de la mainmise sur les élections quel que soit le prix que cela va couter au pays. D’ailleurs, aucun avant lui, n’a pas pu résister à cette tentation diabolique du pouvoir. Encore moins lui qui, orgueilleux, fasciné par le pouvoir, souffrant de la mégalomanie, ne sera pas une exception à cette règle maudite.
A presque moins d’une année de l’organisation des élections présidentielles, on dirait que tout a bougé dans le pays mais la politique reste sur place. S’il y a eu certains changements sur le plan politique, il y a néanmoins trois éléments qui viennent s’ajouter à la liste des événements politiques d’aujourd’hui et qui manquaient aux conjonctures préélectorales de 2010.

D’abord, l’absence de figures émergentes sur la scène politique. Pour certains, il y en a mais elles préfèrent garder un profil bas et s’opèrent dans l’opacité la plus totale. Autrement dit, elles savent se dissimiler pour régner, à l’en croire. Cela peut se comprendre puisqu’elles occupaient le devant de la scène pendant près de trois décennies et qu’elles veulent se fixer aujourd’hui de nouveaux objectifs. Leur retour sur la scène politique comme candidat à la présidence aux prochaines élections ne sera nullement une surprise. Ensuite, l’affaire des 6 sénateurs qui ont défrayé et qui continuent à défrayer la chronique. Des sénateurs qui sont diabolisés par le pouvoir en place, les traitant de tous les maux du monde pour avoir osé freiner le Président et consorts dans leur élan démoniaque de ravir au peuple haïtien les acquis démocratiques obtenus au prix d’énormes sacrifices. Pourtant, pour la majorité des haïtiens, la prise de position du ‘’groupe des six ‘reste et demeure conforme aux prescrits de la constitution en vigueur. Ils ne font qu’assumer leur fonction de parlementaire et respecter le serment qu’ils ont prêté de veiller à la stricte application de la charte fondamentale et faire échec à tout projet antinational et anti-démocratique. Finalement, la possibilité que le pays soit dirigé par décret si les élections ne sont pas organisées à la fin de cette année ou s’il n’y a pas un accord politique de dernière minute. Sur le plan technique, les mises en place de l’appareillage électoral se font lentement sinon timidement au rythme de l’incertitude qui accapare le processus. Politiquement, les belligérants sont toujours à couteaux tirés. Leurs positions politiques se durcissent et cette situation laisse augurer des jours sombres pour le pays au lendemain du 12 janvier 2014. Aujourd’hui, l’opposition reprend du poil de la bête et reste défavorable à l’idée de retourner sur la table de négociation avec le pouvoir qui, soit par cretinisme politique ou par stratégie politique, continue à la comparer à des cafards, des radicaux, etc.
Revenons-y aux faits. Environ un an avant les élections présidentielles de 2015, les circonstances politiques entourant les périodes préélectorales de 2010 sont presque les mêmes sauf à quelques rares exceptions près. Contrairement au Président Préval qui avait fait durer le suspense jusqu’aux dernières heures des élections pour dévoiler le nom de Jude Célestin comme le nouveau candidat à la présidence et couper ainsi de l’herbe sous les pieds de son ancien premier ministre, Jacques E. Alexis, candidat pressenti à sa succession. Le président Martelly, lui, a procédé différemment en désignant son successeur, l’actuel premier ministre, environ deux ans avant l’expiration de son mandat.

A t- il tiré leçons du passé ? A cette question, personne ne connait encore la réponse. On n’est pas dans le secret des dieux. Mais une chose est sure, c’est que le première ministre demeure l’homme de confiance du président et, par conséquent, la carte privilégiée pour les prochaines élections présidentielles. Il travaille du bec et des ongles pour remettre la clef du palais national à son ami de longue date.Partout où il passe, dans les différentes rencontres politiques, le nom du premier ministre est celui qui résonne le plus. Sur les réseaux sociaux, les images qu’ils postent, témoignent d’une parfaite collaboration entre ces deux personnages qui partagent le pouvoir exécutif. Les faits et gestes montrent que les deux hommes forment un duo presque parfait et sont profondément soudés. Jusqu’à preuve du contraire, le président de la République fait montre d’une amitié sincère d’une solidarité à nulle autre pareille envers son premier ministre. Comme preuve, avec de l’argent des contribuables, le Président Martelly a mobilisé tout l’appareil étatique en vue de soigner l’image du premier ministre et d’asseoir sa popularité par la mise sur pied de cette activité dénommée ’’gouvenman lakay ”. Une enveloppe d’au moins cinq millions de gourdes est mise à la disposition du premier ministre pour la réalisation de ‘’gouvenman lakay ou’’ qui permet au chef de la primature de faire le tour du pays, rencontrant les différentes associations dans les différents départements du pays et soignant son image auprès de la population.

En fait, la présence du DG de la police nationale portant le t-shirt de couleur rose au cours d’un’’gouvenman lakay ou ‘’ tenu à Miami témoigne du caractère démagogique, farfelu voire cynique de cette activité politique. Sa présence (le DG de la PNH) n’y était pour rien. Elle a été un avertissement lancé à tous les secteurs politiques de l’opposition que la police allait freiner toutes les manifestations anti-gouvernementales. La police a choisi le camp du pouvoir et la voie de l’intolérance. Les nouvelles des medias et les images circulant sur internet exposaient au grand jour les représailles policières à l’encontre des manifestants à Petit Goave et récemment lors des dernières manifestations organisées par le parti lavalas en signe de solidarité au président Aristide qui, selon eux, est victime de persécution politique de la part du pouvoir en place. Si personne n’est au-dessus de la loi, l’ancien Président Aristide n’est pas une exception à cette règle de droit. Mais, comme tout autre citoyen, Il doit répondre aux accusations retenues contre lui dans le cadre d’un procès légal, juste, et équitable, conformément aux lois haïtiennes et aux conventions internationales relatives au droit de l’homme. Etant instrumentalisé par le pouvoir en place, le juge instructeur, Lamarre Belizaire, fait tout simplement ce que la noblesse oblige. Cette situation renforce notre sentiment que le pouvoir vassalise, non seulement l’appareil répressif de l’Etat mais aussi le judiciaire, et, dans une certaine mesure, une branche du pouvoir législatif. Aujourd’hui, plus d’une douzaine de membres de l’opposition ont été arrêtés alors qu’ils prenaient part à une manifestation pacifique contre le pouvoir en place, un droit (le droit de manifester) reconnu par la charte fondamentale haïtienne et par les lois de la république.

A bon chat, bon rat.
Historiquement, le peuple haïtien se fait une réputation d’un vrai rat politique. Les nombreuses batailles politiques menées par le peuple haïtien depuis le départ de Baby Doc, le 7 février 1986, lui ont permis d’acquérir beaucoup d’expériences et de connaissances en matière de stratégie politique. De 1991 à 2005, le peuple haïtien a toujours choisi de manière intelligente ses dirigeants. Cependant, une fois élus, les dirigeants qu’il a choisis ne tiennent pas leurs promesses. Sinon, sa situation aurait changé et il aurait pu trouver des réponses définitives aux problèmes de famine, de sécurité chronique, des violences, et de crimes politiques dans lesquels il s’enlise depuis plusieurs décennies. Tous les dirigeants utilisent le pouvoir pour s’enrichir tandis que le peuple se trépasse et croupit dans la misère la plus abjecte. Nos politiciens ont toujours oublié que c’est le peuple qui sanctionne à travers son vote.

Revenons à certains faits qui ont marqué la campagne présidentielle de 2010. Lors du premier rassemblement organisé par Jude Célestin à la croix des bouquets, la foule était si nombreuse que le candidat se croyait déjà président de la république en disant : « Nous avons déjà gagné. Ne nous laissons pas tomber dans le piège de la provocation. Les violents ce sont des faibles. Nous, nous sommes forts parce que nous sommes les plus nombreux.’’ Nombreuses sont les personnalités qui y étaient présentes : Gracia Delva (tendance Konpa) candidat à la députation, Eddy François (Boukan Ginen) et Gazman Pierre, Azor (tendance racine), Don Cato (ragga), Gazzman Coleur (Konpa) ainsi que de nombreux autres parlementaires entre autres : Kély Bastien, le Président du Sénat, et ses collègues Moïse Jean-Charles, John Joël Joseph et Rodolphe Joasil, l’ex-Député Lavalas Valciné Pierre Jérôme, Marie-Denise Claude, une transfuge de la Fusion des Sociaux-démocrates, Yvon Antoine etc.
Chacun des rassemblements politiques de Jude Célestin se tenait dans une ambiance festive et surchauffée. Plus de 20 millions de dollars américains tirés du trésor public, selon des sources officieuses, étaient mis à la disposition du gendre du président sortant pour lui permettre d’accéder à la magistrature suprême de l’Etat. Des fonds destinés au ramassage d’ordures dans le cadre de l’exécution du programme baptisé  » cash for work » ont été aussi utilisés pour le financement de la campagne présidentielle de Jude Célestin. En fin de compte, la montagne a accouché d’une souris. Tous ces efforts se sont révélés vains puisque le peuple n’avait plus de confiance en ces messieurs. Pour ainsi dire, le dé en était déjà jeté.

Pourquoi ce rappel historique ?
Ce bref rappel sur certains faits politiques de notre histoire récente est un avertissement donné au pouvoir en place à regarder la vérité en face. La campagne de propagande orchestrée autour de l’inauguration de l’aéroport international du cap haïtien -dont les travaux ont été initiés par son prédécesseur, le viaduc en construction à Delmas , le renvoi non documenté de plusieurs milliers d’élèves à l’école, et des petits programmes sociaux tels que ‘’ti manman cherie’’ ne vont pas persuader le peuple à boire cette pilule amère que représente Lamote.
Tout le monde sait, parfaitement bien, que les différentes réalisations de ce pouvoir en place ne représentent qu’une infime partie de ce qu’il devrait réaliser durant le quinquennat. Ce gouvernement a bénéficié des largesses de la communauté internationale spécialement du fond de Petorcaribe qui n’est pas utilisé à bon escient. Les différents programmes exécutés ne s’inscrivent pas dans une vision globale de développement national car le peuple, dans sa grande majorité, vit toujours dans la crasse et la situation économique et sociale se détériore. Les fonds mal gérés par ce pouvoir représentent un lourd fardeau que ces dirigeants laisseraient pour les générations futures.

Le fond de Petrocaribe se gère comme si c’était un cadeau que le Venezuela offrait à Haïti : C’est complètement faux parce qu’Haïti doit rembourser cet argent à l’avenir. Les dépenses non-contrôlées du pouvoir en place accoucheront une dette abyssale que les générations montantes auront fort à faire pour éteindre : une dette qui s’alourdit chaque jour. Aujourd’hui la dette se chiffre, selon certains sénateurs et certains experts en économie, à plusieurs centaines de millions de dollars américains.
Donc, c’est vraiment triste pour un pays qui ne cesse de plier sous le poids des ambitions mesquines et personnelles de ses dirigeants alors que les hommes politiques s’entre-déchirent et ne veulent pas s’entendre pour trouver une solution à la crise préélectorale. Si aucune solution de compromis n’est pas trouvée avant la fin de l’année en cours, le pays risque de basculer dans une grave crise politico-électorale qui peut déboucher sur le disfonctionnement du Parlement, l’existence d’un seul et unique pouvoir, l’exécutif et une situation de chaos aux conséquences incalculables.
Sans la présence du parlement, le système démocratique qu’on veut instaurer en Haïti, sera bancal. C’est un pays où rien n’est impossible. Il faut penser même à l’impensable. Nul ne sait ce que le nouvel an nous réservera. La situation actuelle laisse augurer des jours sombres. Le peuple haïtien est aux aguets et prendra la décision qui s’impose au moment opportun. Comme un bon rat, le peuple ne donnera jamais sa part au chat.
Sylvens Alfred
Maitrise en droit international à l’université de Saint Thomas (USA).

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